Quand on est la seule à traverser la rivière

Quand on est la seule à traverser la rivière
**Texte alternatif :** `Deux oiseaux séparés par une rivière, l’un prenant son envol vers l’autre rive, symbole de réciprocité dans une relation.`

Quand on est la seule à traverser la rivière

Il y avait, de chaque côté de la rivière, deux arbres dont les branches s’avançaient presque au-dessus de l’eau.

Sur l’un d’eux venait souvent se poser une bergeronnette.

Sur l’autre, un petit passereau.

Au début, la distance qui les séparait semblait dérisoire.

Quelques battements d’ailes seulement.

Alors la bergeronnette traversait.

Elle quittait sa branche, survolait l’eau, se posait près de lui.

Puis elle repartait.

Et le lendemain, elle recommençait.

Elle ne comptait pas les traversées.

Quand on a envie de rejoindre quelqu’un, on ne mesure pas toujours ce que cela nous demande.

Elle trouvait même cela naturel.

Après tout, la rivière n’était pas si large.


Quand l’effort devient invisible

Les jours passaient.

Parfois, le vent soufflait plus fort.

Parfois, la pluie rendait le vol moins facile.

Certains matins, la bergeronnette aurait volontiers attendu sur sa branche.

Mais quelque chose en elle murmurait :

Si je ne traverse pas aujourd’hui, peut-être qu’il ne se passera rien.

Alors elle repartait.

Elle avait fini par connaître parfaitement chaque courant d’air au-dessus de la rivière.

Le rocher sur lequel elle pouvait se poser lorsqu’elle était fatiguée.

La branche qui lui permettait de reprendre son souffle.

Elle était devenue très douée pour rejoindre l’autre rive.

Tellement douée qu’elle ne remarquait même plus qu’elle était toujours celle qui voyageait.


Il suffit parfois de ne plus bouger pour voir

Un matin, pourtant, elle ne traversa pas.

Pas pour tester l’autre.

Pas pour lui donner une leçon.

Elle était simplement fatiguée.

Elle resta sur sa branche.

Elle regarda l’autre rive.

Le petit passereau était là.

Il la vit.

Elle le vit.

La rivière coulait entre eux exactement comme la veille.

Seulement cette fois, personne ne la traversa.

Le lendemain, la bergeronnette resta encore un peu.

Puis un jour de plus.

Et dans cet espace où elle ne faisait plus tout ce qu’elle faisait habituellement, quelque chose devint visible.

Ce n’était pas la largeur de la rivière qui maintenait la distance entre eux.

C’était le fait qu’elle avait toujours été la seule à la franchir.


Dans certaines relations, nous devenons celle qui traverse

Nous pouvons faire exactement la même chose dans nos liens.

Envoyer le message.

Relancer la conversation.

Proposer de se voir.

Chercher à comprendre un silence.

Trouver des excuses à l’autre.

Réparer une tension.

Faire un pas lorsqu’il n’en fait pas.

Puis encore un.

À force, ces gestes deviennent tellement habituels qu’ils ne nous apparaissent même plus comme des efforts.

Nous nous disons simplement que nous sommes plus démonstrative, plus disponible, plus attentive, plus à l’aise pour communiquer.

Et cela peut être vrai.

La réciprocité ne signifie pas que deux personnes doivent agir exactement de la même manière.

Certaines parlent beaucoup et d’autres montrent davantage par leurs gestes.

Certaines prennent spontanément des nouvelles, d’autres sont celles qui organisent les rencontres.

Un lien vivant n’est pas une comptabilité parfaitement équilibrée.

Mais il existe une différence entre aimer différemment et être seule à maintenir le mouvement.


Que se passe-t-il si je cesse de compenser ?

C’est parfois une question inconfortable.

Parce que tant que nous faisons notre part… et un peu de celle de l’autre… le lien continue d’exister.

Alors nous pouvons avoir peur de nous arrêter.

Peur que le silence s’installe.

Peur que la distance apparaisse.

Peur de découvrir que sans notre énergie, quelque chose disparaît.

Et pourtant, ne plus compenser pendant un instant ne détruit pas nécessairement un lien.

Cela peut simplement permettre de le voir tel qu’il est.

Non pas pour jouer à celui qui écrira le premier.

Non pas pour mettre l’autre à l’épreuve.

Mais pour retrouver une question plus essentielle :

Est-ce que je me sens rejointe, moi aussi ?


La réciprocité n’est pas une symétrie

Un lien profondément réciproque peut être très imparfait.

Il peut traverser des périodes où l’un donne davantage parce que l’autre est fatigué, inquiet ou traverse une difficulté.

Puis les rôles s’inversent.

Ce qui compte n’est peut-être pas que chacun fasse toujours exactement cinquante pour cent.

C’est de sentir que deux mouvements existent.

Deux élans.

Deux personnes qui, chacune à leur manière, peuvent traverser la rivière.

Parce qu’à force d’être celle qui avance toujours vers l’autre, nous pouvons finir par oublier une sensation pourtant toute simple :

celle d’être attendue.

Celle d’être cherchée.

Celle de voir quelqu’un quitter sa propre branche pour venir jusqu’à nous.


Et si, aujourd’hui, vous restiez un instant sur votre rive ?

Pas pour vous éloigner.

Pas pour punir.

Pas pour provoquer une réaction.

Simplement pour observer.

Dans les liens importants de votre vie, où va votre énergie ?

Vers qui faites-vous continuellement les quelques battements d’ailes supplémentaires ?

Quelles distances avez-vous appris à franchir tellement souvent qu’elles vous semblent maintenant normales ?

Et surtout :

qui traverse parfois la rivière pour venir jusqu’à vous ?

Il n’est pas toujours nécessaire de partir pour comprendre un lien.

Parfois, il suffit de rester un instant immobile.

Et de regarder ce qui vient à notre rencontre.

Ce besoin de maintenir le lien peut aussi être lié à certains schémas relationnels que nous avons appris à répéter.


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